Tressé au-dessus du vide
Une page dans le journal intime "Interrompu par le brouillard"
Écrit par schnauzer 2 août 2007 05:38
Je tenais un blog, et même deux, il n'y a pas si longtemps, mais en fait il y a si longtemps que je ne me souviens plus de quand. Je faisais cela sérieusement, même les plaisanteries. J'au toujours eu un grand sens de l'humour, même forcené. Et j'ai un côté tâcheron. Besogneux. Le boeuf progressant tête baissée. Ou la taupe à l'aveuglette. Puis j'ai eu le malheur de m'en prendre à un de ces vaticineurs qui n'ont pas seulement l'oreille d'un dieu obscur, mais qui en sont les porte-voix, les cornes de brume. Porte-parole. À côté du portemanteau, un porte-mot et à côté de celui-là, un porte-phrases. Il m'a fait perdre le mince plaisir qu'il y avait a empêcher d'écrire en rond. Fort de sa foi il est devenu une hyène, une furie, me forçant un fermer un blog et à fermer les commentaires de l'autre. Il m'envoyait même ses sbires et ses porte-gourdins. Le web est devenu le triomphe de la bêtise et de la médiocrité. Stop. Le titre « Interrompu par le brouillard » me vient du télégraphe Chappe, que Napoléon (sauf erreur de ma part) avait fait adopter. Comme il s'agissait d'un sémaphore articulé, dont les relais se trouvaient sur les points les plus élevés, à portée de lunette d'approche, faut-il croire, et quand le brouillard se mettait de la partie, la partie était suspendue. C'était donc ce qu'on inscrivait à la fin impromptue de la communication. Le titre ci-dessus est tiré d'un commentaire télévisé sur les ponts suspendus en Amérique du Sud. Dans les deux cas, il s'agit bien sûr de la dépression. J'aurais pu m'inspirer également d'un poème de Victor Hugo (ou s'agit-il d'une pièce?) il est question de descendre les degrés qui mènent au tombeau. Je crois que le mot chape apparaît. Rien à voir avec le télégraphiste. Le dictionnaire est ouvert à ma gauche. Dans le temps, quand j'écrivais (eh, j'ai même été brièvement un très médiocre romancier), j'avais foi dans le premier jet, et c'est à la révision que le recours au dictionnaire commençait; aujourd'hui l'angoisse de me tromper, la mémoire qui flanche... Le manque de confiance. Mon heure de gloire a consisté à voir une de mes phrases citée sur le grand écran de l'émission Ça se discute de Jean-Luc Delarue. À propos du couple. Aujourd'hui, quarante ans plus tard, je n'oserais rien dire du couple. Celle qui a partagé ma vie pendant une vingtaine d'années (que j'ai quittée pour une étudiante) est morte à son admission à l'hôpital d'un choc anaphylactique, semble-t-il. Elle avait été heureuse, finalement, ayant trouvé un homme plus stable, mais qui avait un ado qui la prenait pour un chauffeur de taxi alors qu'elle était en rémission (cancer de la peau). Je ne possède pas les derniers détails. Elle avait coupé les ponts. Cette culpabilité-là est venue s'ajouter à une kyrielle d'autres, que je traîne depuis mon enfance (avant l'adolescence où pourtant mes premières manifestations sexuelles ont été accueillies à coup de balai par une mère irascible, bigote et bornée. Bigote n'est probablement pas le mot juste. Elle n'avait rien d'une grenouille de bénitier, mais elle héritait d'un puritanisme du XIXe siècle. Elle est née en 1913. C'était avant le départ pour le Canada (l'épisode, il va sans dire). Bon, qu'est-ce que je raconte? Ma vie? En fait, je devrais me contenter des époques où l'humiliation imperceptiblement suivait une attitude ou un comportement adoptér ou des propos que j'avais pu tenir. Il suffisait parfois de simplement exister pour qu'une tuile (restons poli) me tombe sur le coin de la figure. On pourra aussi faire un peu de psychanalyse sauvage. En vingt ans de déprime, j'ai « fait » deux analyses. Même impasse, pour des raisons différentes. Je ne sais pas quels souvenirs ont les psychanalystes, mais ils ne doivent pas être très fiers non plus. Il semble que je finisse par désarçonner les plus impassibles. Les séances avaient très peu de rapport avec celles qu'on trouve dans les romans ou les émissions de télévision. Autre échec, autre humiliation. J'ai une question pour Freud. Comment se fait-il qu'un individu qui perd ses repères spatio-temporels immédiats et ses souvenirs d'ordre rationnel à court terme, se trouve hanté par des situations accusatrices, culpabilisantes. Que ce soit en rêve (onirisme très puissant, chez moi), dans la recherche du sommeil ou dans les moments les plus incongrus, dès que l'attention se relâche. Je parle généralement d'humiliation. Ce sont elles que je tresse au-dessus du vide, si la vie est ce précipice que l'on doit traverser en ce raccrochant à des lianes atteintes du mal de mer. Ma mère savait à peine écrire et mon père lisait soit le journal de Touring-secours (sorte de CAA), soit son manuel d'anglais, de russe ou d'allemand. Elle avait une quatrième année (primaire) et lui était entré à l'usine comme « mousse » à 14 ans. Si ma mère était peu encline à la tendresse, mon père était un émotif qui rêvait. Comme je l'accompagnais presque toujours j'ai souvent assisté impuissant à ses déconvenues et je le regardais pleurer, sans comprendre, le tenant par la main. Il est mort du diabète des vieux à 84 ans, dans une chaise roulante, à cause des amputations, dans un mouroir. Lors de ma dernière visite, il ne me reconnaissait plus et me prenait pour mon frère qui s'était tué à moto quelques années avant. Ma mère est morte des suites du cancer du sein qu'elle prenait pour un rhumatisme, morte dix-huit ans avant mon père. Je ne me suis pas rendu à leur enterrement. Incapable. Je disais avec un cynisme culpabilisant que je ne me déplaçais que pour les vivants. D'ailleurs je refuse de me rendre à mon enterrement. À ma crémation, devrais-je dire. Gamin, j'avais été profondément impressionné par la visite funèbre au domicile d'une grand-mère (sans doute maternelle). Il faut dire qu'en Belgique en 1950, le faste funéraire était très imposant. Il n'y avait plus de chevaux, comme dans les films, mais on les imaginait facilement avec leur plumet noir. Je n'ai jamais aimé la mort. C'est d'ailleurs pour cela que je me réfère au suicide toujours potentiel et menaçant, malgré la garde que montent mes quatre schnauzers, comme à une sorte de tranquillité. Plus de motos cross-country et de quad qui pétaradent, plus de camions vrombissants charriant terre, pierres et engins de terrassement. Plus de tronçonneuses, de tondeuses à gazon, de Canadian Idol, de cris stridents collectifs qui font prendre en grippe tout ce qui est collectif. Maverick disaient mes patrons anglo-saxons. Pourquoi pas loose cannon? Rien, dis-je, je ne corresponds à aucune image qu'ils aient pu me présenter de moi. Galerie de portraits, galerie d'horreurs. Je ne suis pas ceux qu'ils ont connus et décrits avec une assurance écrasante. Demain, si je n'ai pas changé d'avis, j'entamerai le chemin de croix (à prendre au sens métaphorique: je parle des croix dont on m'a chargé). Je laisserai la petite enfance à ma psychiatre, sauf à signaler la légende qui veut qu'un feldwebel m'ait mis la main dans les langes à la recherche d'une arme. En aurais-je gardé le souvenir d'un viol? On raconte qu'en mettant la main dans le tiroir de la table de chevet, il aurait renversé la boîte de talc (poudre de riz) et qu'il ait ainsi pu montrer patte blanche. Je suis né dans les habitations réservées aux ouvriers, qu'on appelait les casernes, deux ans avant la Libération.