Interrompu par le brouillard
Une page dans le journal intime "Interrompu par le brouillard"
Écrit par schnauzer 3 août 2007 03:52
Jour 2 - Inquiet. Depuis deux jours je vis une période d'hyperactivité (surtout physique) qui par le passé s'est trouvée associée à une surproduction de la tsh par ma thyroïde. L'hyperthyroïdie a des manifestations psychiques très pénibles: irascibilité, confusion mentale, perte de mémoire et dans mon cas incapacité d'écrire droit (manuellement): à un moment je ne pouvais même pas tracer ma signature - impossible de faire un chèque ou de faire un achat à crédit.
Inquiétude, parce que le médicament est obligatoirement le tapazole, qui a des effets indésirables, très indésirables. Espérons qu'il n'en est rien. Je ne le saurai que le 4 septembre, prochain rendez-vous avec mon médecin.
Je parlais de chemin de croix. Il ne s'agit pas de catastrophes, ni de tragédies, pas de malheurs en série. Non. Si l'on fait abstraction de la mort de ma mère à 66 ans et de celle de mon ancienne compagne (tragédie pour elle et d'un certain point de vue pour moi, même si elle avait trouvé un compagnon plus aimable, enfin, moins infidèle, car elle appartient à mon inconscient, et constitue une sorte de témoin onirique).
Point de raison donc de se lamenter, malgré une santé capricieuse. Sans tenir compte de la dépression, je les ai alignées depuis 1997. Anémie, glaucome, cataractes, emphysème, goutte, hypertension, hyperthyroïdie épisodique, menace de diabète, en plus de ma dose personnelle d'arthrite (je garde ma scoliose familale et ses conséquences pour un jour meilleur. Le glaucome s'est résorbé jusqu'à preuve du contraire, après l'opération des deux yeux pour soigner les cataractes. Le chirurgien en a profité pour corriger partiellement ma myopie. L'anémie (la maladie de Biermer), je la soigne et les chiffres sont satisfaisants, malgré une tendance à la faiblesse et à l'hypotension orthostatique. C'est-à-dire que quand je me lève d'où je suis et que je vais à droite (pas vraiment moyen d'aller à gauche, vu le fouillis) je penche dans la direction où je risque de tomber. À l'époque de mon déménagement dans les Laurentides (drôle d'idée, mais la destination ne comptait pas, je fuyais le lieu où j'étais, le concierge m'ayant pris en grippe et portant toutes sortes d'accusation idiotes, fruit d'un cerveau malade ou d'une haine plus obscure), j'étais effectivement tombé sans m'en rendre compte, littéralement incapable de me redresser ; c'est au sol, que je m'apercevais de ce qui m'étais arrivé.
Et pour arranger les choses, le Diovan qui soigne l'hypertension provoque des étourdissements. L'emphysème qui était à son début continue de régresser. Il faut dire que j'ai cessé de fumer il y a trois ans et huit mois. La goutte est comme l'anémie, elle constitue une condamnation à perpétuité, mais à cette différence près que même une irrégularité dans la prise la réveille.
Mais ce n'est pas mon fameux chemin de croix. Un chemin de traverse. Une excursion. Le diabète est reporté à une date ultérieure, espérons. Automatisme : il n'y a pas d'espoir, seulement des choses habituelles (auxquelles on est habitué) qu'on s'attend à voir se reproduire. Comment s'appelle ce philosophe anglais, déjà. Voilà - trou de mémoire. IPLB. Interrompu par le brouillard. Pas Hobbes. Celui qui a influencé Condillac. Zut. Ce n'est pas un trou de mémoire, c'est un gouffre. Bon, le web n'est pas fait pour les chiens. J'ai mis la main sur le bonhomme. Locke. Le penseur de l'empirisme. L'ennemi de l'innéité. En fait, je devrais l'adopter comme parrain. Il est un tenant de la tabula rasa, dont mon cerveau est en train de constituer un bon exemple. Nil admirari.
La dépression rétrécit l'hippocampe. À répétition ou chronique, elle va entraîner une réduction de 10 % de ce que l'on considère comme le guichet de la mémoire. Voilà de quoi pleurer, mais comme l'observation ne peut pas être rattachée à des états psychiques pour l'instant, on imaginera que la théorie de la redondance des sites fonctionnels a quelque validité. Je ne sais pas si c'est comme cela que les spécialistes du cerveau l'appellent, mais j'ai un vague souvenir (ancien) que l'on soutenait il fut un temps que le cerveau était en mesure de coloniser de nouvelles zones pour des fonctions menacées dans leur site d'origine. Sans doute des calembredaines (de la neuroscience signée Charlie Brown).
Je tourne encore autour du pot. Quand me suis-je senti (indéfendablement) coupable pour la première fois? L'incendie de la prairie en face de la maison, qui menaçait de s'étendre au bois tout proche (je n'en étais pas le seul auteur pourtant, et c'était un accident)? Quand mon père à qui j'avais demandé la permission d'emprunter un marteau est venu voir ce que je faisais pour découvrir que je tapais comme un sourd sur un pain de dynamite, entouré d'autres gamins? Notez que je ne savais pas que c'était de la dynamite, je l'avais trouvé dans un vieux bidon de laiterie tout rouillé, dans le ruisseau. Quand rentrant en retard (j'étais dans la lune, occupé à déterrer un obus de la deuxième guerre mondiale dans le sable des dunes - pas seul là non plus, mais le dernier, et celui qui a cherché à expliquer la cause du retard), je me suis fait giflé par la monitrice du camp de vacances avec une telle force qu'elle a projeté à cinq mètres mes lunettes, les cassant du même coup? Quand arrivé au Canada, l'inspecteur de passage m'admonesta parce que je ne connaissais pas le mot prédicateur (normal, l'enseignement général en Belgique à ce moment-là était non confessionnel) et nous n'allions pas à l'église)?
Quand le « principal » m'a donné la « strappe », pour une raison que je ne comprenais pas, ne sachant pas de quoi il parlait (je n'étais pas encore bilingue, venant de débarquer)? Quand je me suis fait réformer au service militaire [j'étais encore Belge] sept ans plus tard, après des péripéties dues encore une fois à mon refus d'être traité comme un corps sans tête? Je serais paraît-il réfractaire à l'autorité. Bien. Mais qu'est-ce que cette autorité sinon un abus de pouvoir alors qu'une division du travail n'implique pas nécessairement une hiérarchie punitive. Ni d'ailleurs un minimum de respect.
Nous y voilà. La culpabilité n'est pas un produit de l'imagination. Elle est le sentiment résultant d'une punition ou d'une censure. Je n'ai jamais aimé les chefs. Je ne suis pas particulièrement anarchiste (un peu quand même, mais comme intellectuel, car je ne casse pas les baraques et je ne badigeonne pas les murs). Et les chefs me l'ont bien rendu au cours de mon existence. Ils ont le nez. Regardez Bush, Sarkozy, Hitler, Mussolini, Reagan, Nixon. Des chefs.
Je n'aime pas le charisme, je n'aime pas l'engouement collectif. Et pourtant, à ma connaissance, je n'ai jamais manqué de respect quand je tenais tête ou quand je relevais la tête. Je ne crois pas à grand-chose, puisque j'ai une formation scientifique, et que je suis très sensible à la différence entre croire et savoir. Ouais, mais je crois au droit de regard, à la consultation de l'intéressé. J'aurais effectivement fait un mauvais militaire.
Mais faut-il être lobotomisé pour avoir de l'endurance? Mais ça ne tardera plus. Bon. Je me suis arrêté au service militaire. Mais j'ai passé sous silence ma quasi lapidation. Il faut dire qu'à quinze ans, ayant appris le sens du mot prédicateur, j'en épousais le rôle, mais pour prêcher les thèses de l'existentialisme. Mes camarades étaient des homosexuels et je leur citais Sartre prenant la défense de Jean Genet. Oui. Je n'ai pas vraiment renié l'existentialisme philosophique. Ce qui m'a empêché de me frayer un chemin dans le maquis de Kant.
Comme l'école ne m'aimait pas, je m'étais mis dans l'idée de réussir sans elle. Une idée d'enfant. Je suis revenu sur ma décision quinze ans plus tard, mais le sort en était jeté, là, sous les cailloux que nous jetait à J. et à moi une horde de jeunes imbéciles enflammés par le discours d'autodafé d'une vieille soutane bornée. Le journal de l'école, dont j'étais le rédacteur-en-chef, était interdit.
Je m'étais passionné pour cette entreprise. Mais j'ai eu le malheur d'examiner la question du baiser dans un article trop audacieux. Mon article sur l'astrophysique était pourtant plus important. J'avais fondé le CAA, le club des amis de l'astrophysique. Les sportifs de l'école m'avaient d'abord enfermé dans une toilette pour me barbouiller le visage au crayon feutre. Les frères ne se sont émus que quand les cailloux ont menacé les autobus scolaires.
On m'avait trouvé un QI au-dessus de 130 (J. avait un bien meilleur résultat étant mieux au fait des relations familiales - ma mère nous avait isolés de la tribu). On m'avait expliqué que ma dissertation sur les preuves de l'existence de Dieu pouvait très bien être interprétée pour prouver son inexistence. Non, je ne porterais jamais l'Église ni ses représentants (ah, voilà une structure hyper-hiérarchique) dans mon coeur. Et pourtant, jamais ma révolte n'est devenue une vengeance.
Bon. Demain, si X nous prête vie, je toucherai un mot de ma carrière avortée de romancier. À titre d'exemple, un directeur du comité de lecture d'une maison d'édition connue (en 1970) m'écrivait que mon style était comme un chancre. À votre santé. Aujourd'hui, je peux gloser sur le fait que seuls ceux qui ont une expérience visuelle ou personnelle de la chose peuvent interpréter la comparaison ou la métaphore comme autre chose qu'une façon très méchante de dire qu'il n'aimait pas ce que j'écrivais. Je confesse que je lui rends bien la pareille, et il a prouvé l'inanité de son écriture en devenant un auteur de télé. Bravo. Voilà une réussite. Suis-je envieux? Difficile à dire. Je sais que je n'aimerais pas à avoir à pondre ma copie chaque semaine, sur commande.
Ce n'est pas comme cela que j'entends la liberté créatrice. Aujourd'hui, tout cela est moins pénible (je parle de cette fausse carrière d'écrivain à laquelle les innombrables refus vexatoires ont mis fin quinze ans après son début), car en m'inscrivant en maîtrise à l'Uqam je me suis aperçu que j'aimais la recherche. Je dis bien la recherche, pas l'enseignement. Le vers était dans le fruit et regardait Caïn. C'est une vieille blague que je traîne depuis cette époque. Schnauzer.