Que de croix!
Une page dans le journal intime "Interrompu par le brouillard"
Écrit par schnauzer 4 août 2007 02:02
Jour 3 - La fatigue guette. Elle est plus vigilante que moi. Correction: mes chiens me parlent, mais évidemment, comme leur développement comparatif est celui d'un enfant de trois ans, ils sont prisonniers du stade égocentrique (mmh...). Je ne suis pas fort versé en psychologie, plutôt frotté de psychanalyse (et pas toutes les écoles).
Parlant de prendre les gens à rebrousse-poil, une anecdote: je faisais mon bacc universitaire à l'Uqam et dans le cours d'introduction psychanalytique à la littérature, quand le prof, nous parlant de Lacan, a demandé quelle lettre était significative (je ne me souviens plus de la raison, probablement l'enfance), j'ai levé la main et me suis levé pour dire: le Q. Comme elle a eu l'air interloqué, j'ai expliqué par un geste, celui qu'on a pour tenir un bébé contre soi, la main sous son popotin. Voilà comment on éveille les soupçons. Je ne suis donc pas innocent.
Oui, ils me parlent. Zig, à qui je brossais la barbe et les sourcils tout à l'heure m'a suivi quand je suis allé reposer la brosse là où j'essaie de concentrer les « outils-chiens ». Comme je tirais le fauteuil pour me mettre devant l'ordinateur il a aboyé en guise de protestation. À mon tour de me livrer à une inférence conjecturale. En substance, il me disait: « eh, j'ai droit à une récompense ». Oui, ils connaissent le mot. Il désigne dans leur esprit le bâtonnet de viande séchée ultra-maigre que je coupe en quatre, car la meute est une société collective. Généralement, la friandise est suivie d'un biscuit. Mot que tous les chiens doivent connaître. Naturellement, le schnauzer est un chien d'une grande intelligence et comme je leur parle le plus souvent dans un vocabulaire humain (pas beaucoup de guili-guili), ils ont développé un grand lexique. Si je commence une phrase par « vous voulez... », vous pouvez être sûrs qu'ils se lèvent en poussant de petits gloussements. Ils savent que je vais leur proposer quelque chose qu'ils aiment: récompense, biscuit, sortir, eau, manger, se reposer, on monte, etc., et leur déclinaisons.
J'ai résolu la question des risques de fugue en faisant enclore une partie de mon terrain. Aucun risque qu'ils courent sur la route, même si au début Zoé passait sous la grille qui ferme l'entrée (elle est tout petite - la taille d'un yorky, mais symétrique, natürlich). Récemment, Heidi avait déjoué mes précautions et avait traversé la route deux fois pour une raison que je n'ai jamais pu éclaircir (elle reniflait quelque chose sur le talus en face. D'habitude, s'il se passe quelque chose de ce genre, les autres font tout un tabac, ce qui m'alerte. Elle était passé entre les deux battants de la grille. Depuis, j'ai ajouté un panneau de plastique ajouré, rattaché par du fil de fer.
Mauvais bricoleur (à cause de ma maladresse progressive), mais ingénieux. Pour faire bonne mesure j'ai ajouté un long panneau amovible pour l'espace libre au sol. De la même matière, donc plus facile à déplacer que le madrier qui remplissait cet office auparavant pour ouvrir la grille et sortir la voiture.
Ils ne sont pas les seuls à avoir à triompher de leur affectivité ou de leur égocentrisme. J'ai une théorie, comme dirait l'autre, à propos de ce qui se passe dans la dépression (et probablement dans d'autres troubles psychologiques). Si l'on admet grosso modo une version moderne de la séparation relative (il y a bien sûr contamination) entre le coeur et la raison (cf. le « jeu de mots » de Pascal), on a perte de terrain du cognitif au profit de l'affectif dans une dépression, de nature non plus temporaire, comme dans la vie de tous les jours, mais avec une certaine systématicité.
Non, je n'oublie pas le chemin de croix. Explication: les croix sont celles que je fais sur certaines choses dont j'espérais avoir la jouissance. J'ai fait une croix sur ma carrière d'écrivain. De fait, je suis devenu une sorte de phénomène, qu'on appelait à une époque « les fous littéraires ». J'ai fais une croix mais pas tout de suite. On a quand même publié quatre de mes romans, sur la trentaine que j'ai écrit. Cela sans compter ceux que j'ai rédigé après avoir basculé dans le vide vertigineux de la dépression, comme pour me tisser un fil d'Ariane. Je retrouverai le chiffre, même si c'est un geste frivole.
La lassitude et la résignation vis-à-vis de l'édition coïncident avec mon diplôme de maîtrise, où j'ai opéré un transfert de ce que je crois qu'on appelle un affect. Autrement dit, plus simplement, j'ai changé de but. J'avais à écrire un mémoire et j'ai mis fin à « Mélie se balade ». Ne le cherchez pas en libarairie. Il est encore sous forme de manuscrit (au sens strict d'écrit à la main). J'écrivais d'ailleurs sous un psuedonyme, mais une recherche sur le Net vient à bout de ces obstacles. Qui n'en sont pas. Je n'ai rien à cacher. Pas de secrets, pas de mystères. C'est d'ailleurs un aspect de ma peronne qui peut déranger. Ce que les Anglo-Saxons appellent une "blabbermouth". Un indiscret. C'est surtout embêtant pour ce que les autres peuvent considérer comme quelque chose d'intime et de précieux. C'est un de mes travers dont je n'ai jamais réussi à me défaire, sans doute parce que j'ai moins de préjugés sur certaines questions que d'autres, ou alors (et mieux) je les ai placés ailleurs. L'autre explication, c'est une insensibilité à l'autre. Ce qui est un défaut impardonnable.
La question est probablement plus complexe. Pourquoi ne pas lever les tabous? J'ai passé une partie de mon adolescence avec des homosexuels, mais je ne le suis pas. Je n'ai jamais eu de relation homosexuelle, mais cela ne me choque pas (n'oublions pas pas que mon adolescence s'est passée sous Duplessis). De ce point de vue, je n'ai pas hérité les conceptions parentales, très étroites. Quand mon frère (mort aujourd'hui) m'a annoncé que sa femme était une prostituée (à son insu), je n'ai pas eu la réaction qu'il attendait. Au contraire. J'ai d'ailleurs senti que mes soeurs n'avaient pas ma générosité de vues. Je me souviens que l'une d'elle me racontait sa gêne quand un ami de son mari a reconnu ma belle-soeur dont il avait été client. C'est peut-être gênant sur le coup, mais chacun est libre de disposer de son corps comme il l'entend.
Il y a des conséquences perverses à cette neutralité morale (a-moralité et non im-moralité; les traits d'union sont là pour signaler la différence entre l'absence et la transgression). J'ai trois nièces (elles sont à 5 000 km de moi, pas de danger et je n'ai plus mis les pieds en Europe depuis 97), mais j'allais assez souvent là-bas alors que N., la plus âgée, était en pleine éclosion, suivie de près par son ado de soeur. Un soir que ma soeur et moi étions en visite chez elle, j'ai expliqué à N. (qui vivait avec un musicien) qu'il n'y avait pas de mal à s'aimer. Protestation justifiée de ma soeur qui n'avait pas tort, soit dit en passant. La morale institutionnelle condamne sévèrement les relations avunculaires. Mais elle condamnait aussi au fouet et au cachot l'homosexualité il y a à peine cent ans. Et plus près de nous, dans une certaine religion tardive (d'amour bien sûr) extrêmement envahissante...
La loi occidentale, pour nous en tenir à celle-là, assimile effectivement les rapports sexuels avunculaires à l'inceste. Je n'ai pas les textes de loi sous les yeux, mais il me semble qu'il faille faire une différence entre la relation incestueuse entre ascendant et descendant et entre égalitaires doués de libre-arbitre. Soyons clairs. Je n'ai jamais proposé à N. de lui faire un enfant. Je lui même expliqué l'interdit et l'impossibilité par des raisons génétiques/héréditaires, et en outre elle était adulte. Ma soeur ne comprenait pas ma casuistique, de toute évidence. J'ai laissé tombé. Je suis parfaitement capable de lâcher prise. Contrairement à ce que les gens s'imaginent de moi, je ne cherche pas à imposer ma volonté.
Je serais bien en peine, je n'en ai pas. Je n'en ai plus, surtout. N. et moi avons correspondu un temps, et puis, comme je la mettais en garde contre une amourette suspecte (elle a souvent été dupe de mâles sans scrupules, ce qu'on appelle je crois des manipulateurs, qui vivent aux crochets de leur victime), elle s'est rebellée en m'affirmant qu'elle n'était pas une idiote. Ce que je n'ai jamais suggéré. Je me méfiais simplement de l'individu, avec raison, d'ailleurs.
Soyons encore plus clairs. Je n'aurai jamais de relation sexuelle avec un enfant (ma tolérance s'arrête à la pédophilie, à la maltraitance, au viol, à l'esclavage, au meurtre (il en va de même pour le vol, la fraude et l'usurpation d'identité - même pour un athée, il y a des bornes). Ni l'enfant ni l'adolescent n'est doué de libre-arbitre et n'est en mesure d'effectuer un choix éclairé ou rationnel. Je n'aurai jamais de relation sexuelle avec mes chiens (ni d'ailleurs d'autres chiens), pour la même raison. Si on y voit un aplatissement révoltant, c'est qu'on n'a pas compris le raisonnement. J'ai vécu certaines situations traumatisantes en fin d'adolescence que j'ai résolues par des règles rationnelles quand je me suis aperçu que j'étais en passe de perpétuer le cycle de la violence et de l'exploitation mis en place par ma mère, violence jalouse, violence aveugle, violence bornée, violence étroite, violence punitive.
Je viens de demander aux chiens s'ils voulaient manger. Je m'adressais principalement à Zoé (Zoë) et elle a eu le signe de reconnaissance classique du chien qui constitue l'affirmative (la langue remonte sur la truffe, généralement une fois; deux fois ou plus si je demande si quelque chose est bon). Comme la chaleur et l'humidité sont encore trop paralysantes, je ne préparerai rien pour moi, me réservant plus tard le choix d'une boîte de petis pois, comme hier soir. Souper de célibataire, abattu par la chaleur, petis pois mayonnaise.
Les schnauzers auront une boîte de César. Il y a toujours des croquettes TD (contre le tartre, et pleines de fibres) dans deux grands bols, comme il y a toujours de l'eau. Ici, en dehors des repas, c'est libre-service. Il est clair que mes chiens constituent mon lien le plus sûr avec la réalité, même quand je suis profondément apathique et prêt à sombrer une bonne fois, ce qui arrive malgré la forte dose de cipralex.
Dans cet ordre, ils se situent avant l'espèce d'activité intellectuelle que j'essaie de maintenir (avec des éclipses parfois longues) sur mon site de recherche sémantique, auquel je travaille depuis presque quatre ans, une entreprise sisyphesque. Heidi est drôle - quand tout le monde a fini son César elle fait le tour des bols pour s'assurer qu'ils sont vides. Dans un quart d'heure, je vais être obligé de la soumettre à la torture, de nouveau: nettoyer l'oeil où s'accumule le pus, mettre une goutte, puis une « ligne » d'onguent (le terme est du vétérinaire). Elle gigote comme un beau diable et je la comprends, je me souviens parfaitement de ma terreur quand on m'a ouvert les yeux (au propre - pour les cataractes).
C'est la seule ligne que j'administre. En dehors de celles d'un texte et de celles qu'on trace sur le papier, l'écran ou le sable, etc., et de celles de la route... je suis trop médicamenté pour jouer avec ce qui me reste de conscience et de vigilance. Diovan, Diltiazem, allopurinol, cipralex, et le soir clonazépam (5 mg, jamais plus) et deux cuillers d'hydrate de chloral. Ce qui me reste de toux de l'emphysème est soigné au Stodal ou au Phytotux, produits naturels ou homéopathiques.
Parmi les croix, donc, cette pseudo-carrière de romancier. où comme par hasard je hérissais tous ceux qui m'ont lu. On m'a traité de misogyne, de fils à papa, de moraliste, j'en passe et des pas mûres, pour pirater l'expression. Je suppose qu'un lecteur peu prévenu tend à assimiler le personnage principal à l'auteur, mais c'est une erreur, dont d'ailleurs Thomas Mann (Mort à Venise, la Montagne magique, Docteur Faustus), a souffert lui-même et qu'il a dénoncé. Ne prenez pas ce que je mets dans la bouche d'un personnage pour ma pensée. Morale: on lit ce qu'on veut bien comprendre.
Peine perdue. Comment me suis-je guéri de ce deuil impossible? Je ne me suis pas guéri. J'ai fait comme les continents, j'ai dérivé. Il est clair que j'ai une certaine facilité pour l'écriture. Alors, pourquoi dois-je accepter qu'un collègue, ayant lu un roman écrit à 20 ans, me dise que c'était une merde? Dois-je lui répondre qu'en tant que Français il ne devrait pas faire un doctorat de littérature québécoise (Hubert Aquin) dans une université ontarienne (=anglo-saxonne) qui ne serait jamais pris au sérieux par quelqu'un de sérieux? Non, moi, même indiscret, je reste poli. Et je ne dis pas au gens qu'ils portent des chaussures ridicules. À l'époque je portais des Wallabies, que j'ai remplacées, depuis mon anémie par des chaussures (de sport!) ayant une meilleure assise, une meilleure assiette. En effet, j'ai retrouvé une paire encore neuve et après un essai, j'ai compris pourquoi je ne les portais plus. Elles me donnent le vertige!... Si je bouscule certaines personnes, ce n'est certes pas intentionnellement. C'est probablement parce qu'elles occupent trop de place.
Terminons cette tranche par une remarque sur les gens qui portent des oxfords, (chaussures « habillées ») jusque dans leur cerveau et leur conception du monde et des autres. Ou plutôt sur la littérature et moi. Comment dire non à ce qu'on appelle l'Écriture, quand on a écrit « j'écris parce que je vis »? (Ouais, votre serviteur.) En coupant les ponts avec la littérature. En remettant les écrivains à leur place, même les essayistes. « Vous n'avez pas le monopole du coeur », disait le candidat Mitterand. Les écrivains, pas plus que les philosophes, n'ont le monopole de la pensée.
Depuis que j'ai traversé le miroir, je ne lis plus que pour m'informer (je parlerai de la question de l'intérêt la prochaine fois), sauf des polars, sautant les passages psychologiques, et rejetant les auteurs qui font du style. J'ai une liste très courte d'auteurs de romans policiers et un jour, ils seront rejoints par la limite d'âge, ou bien je serai gaga. Je ne regarde plus de films psychologiques ou sentimentaux. Mon affectivité débilitante me suffit. Qu'ai-je dit, déjà? La dépression c'est aussi l'hypertrophie pathologique de l'affectif. Schnauzer.
NB Pourquoi je ne commente pas les habitudes vestimentaires des autres? Parce que j'ai appris à mes dépens, comme je ne tape plus sur des pains de dynamite, ne fût-ce qu'avec un cure-dent, comme je n'allume plus de l'herbe sèche pour voir quel effet ça fait. Ce n'est pas la langue qu'il faut tourner sept fois dans sa bouche, mais la chose qu'il faut retourner sous toutes ses coutures dans son crâne. Mille pardons si j'ai l'air de donner des leçons... En réalité, je les récite pour être sûr que je les sais encore. On ne parle jamais qu'à soi. Forme atténuée du solipsisme. J'y reviendrai. S.