Un cimetière
Une page dans le journal intime "Interrompu par le brouillard"
Écrit par schnauzer 5 août 2007 02:28
Jour 4 - L'humeur n'y est pas. Avec la fin de la canicule, la fin de l'hyperactivité. J'ai travaillé un peu dans la présentation alphabétique de ma théorie sémantique (sur mon site http://tso.docschnauzer.net/), mais ni l'envie ni l'énergie n'étaient au rendez-vous.
Passer une vie à baisser les bras. Et on me dira que je ne fais pas assez d'exercice. Oui, ces croix que je trace sur tous ces projets, ces ratages. Tous ces renoncements que j'aligne ici n'ont pas été aussi simples que je le dis. On ne dit jamais tout. Toujours la fausse pudeur. La dépression, c'est quand devant le miroir vous ne vous voyez plus parce que vous êtes de l'autre côté.
Je n'ai pas renoncé à l'écriture aussi facilement que je le dis. En fait, la première chose que j'ai faite après avoir soutenu tant bien que mal ma thèse d'État (là encore, on me l'a donné du bout des doigts, en récriminant). Un des membres du jury s'exclame, étonné, ce n'est pas une thèse académique, c'est une thèse de recherche. Eh, renseignez-vous avant de venir pérorer: j'ai déjà donné, monsieur, je l'ai fait ma thèse de troisième cycle, « académique ». Les délibérations du jury ont duré trois cigarettes (à l'époque je fumais encore): pas normal, me suis-je dit, avec raison. Oh, je l'ai eu, contrairement à ce que l'espion du département de français de l'U. de R. est allé colporter dans la patrie de Louis Riel. Mais de justesse.
J'avais tout de suite remarqué que deux membres sur cinq ne pouvaient pas me sentir. Je reconnais que quand j'ai appris la composition du jury, contrarié, j'avais déjà imaginé quelque chose de ce genre. Les deux personnes en question qui s'entendaient comme larrons en foire (le maître et l'éléve) avaient été pas mal écorchés dans ma thèse. L'élève, parce qu'elle avait râclé des fonds de tiroir sur les figures (de rhétorique) et le maître à cause de son parti-pris logiciste.
Même si aujourd'hui j'ai intégré de nombreux opérateurs logico-mathématiques à mon travail, je n'ai toujours pas changé d'avis sur le fait que la logique qui se prétend l'art de raisonner passe en réalité à côté de la pensée parce qu'elle se prive du langage, récusé pour son manque de rigueur. Il suffit de lire un peu Quine et Popper (ainsi que d'étudier les divers paradoxes) pour constater qu'il s'agit duperies. À témoin l'interprétation moderne (incomplèt) de la règle de contraposition scolastique qui fait que ce qui n'est pas noir n'est pas corbeau. Un linguiste y substituera bleu et mer pour dénoncer la jonglerie. Suffit. Comme on le voit, il y a des croix dures à porter.
Non, on n'oublie pas. Pas de félicitations du jury pour bibi. En fait, on me l'a accordé seulement s'il ne serait pas publié. Le troisième homme (celui qui m'avait sauvé la mise) a essayé de se racheter en m'invitant à soumettre un article sur une des notions que je développais. Tu parles, Charles.
Je n'étais pas gai en rentrant de Paris. En plus, les bancs crasseux de la Sorbonne avaient laissé leur empreinte sur mon complet clair. J'aurais dû m'habiller en noir. C'était bien un enterrement. A-t-on idée, aussi, de vouloir présenter une thèse de 700 pages écrite en pleine dépression, alors que je prenais du Prozac à la limite de la dose ambulatoire.
On commence à comprendre pourquoi elle a duré si longtemps, cette dépression. Elle se nourrit de tout ce qui m'arrive. Alors, la solution - je ne bouge plus. Je ne dis plus rien. Je me cache.
Bon, j'avais cet ordinateur et tous ces livres techniques que j'avais envie d'aller enterrer en face. Mon appartement donnait sur le cimetière de la Côte-des-Neiges. Quand j'ai déménagé sur Decelles, j'en ai abandonné un grand nombre dans le placard de l'appartement que je quittais (je ne pouvais plus les voir). Alors j'ai commencé une série de textes, sans intention de publier.
Comme entrer en classe, affronter un refus d'éditeur était devenu inimaginable. Autant que l'est le fait que j'aie encore les manuscrits des 26 romans écrits entre 1964 et 1977. Remarquable. J'ai continué à écrire six ans après la dernière parution.
J'avais tort d'ailleurs. Au moment de la maîtrise, je n'écrivais pas « Mélie se balade », mais « Bénédicte et Coralie ». Et paradoxalement je me suis mis à écrire des récits quelques mois après mon retour d'Europe, dont un qui avait été projeté dans les année 70.
Il y en a sept, à vue de nez, si j'écarte les ébauches et les abandons. Seul un des manuscrits sera soumis, paraphrase du chapitre biblique consacré à Judith (celle qui tranche la tête d'Holopherne) sous la pression de ma copine du moment.
La lettre de refus témoignait clairement d'une incompréhension. Mais c'est une rengaine. Celle de l'incompris.
Dans une conférence, il m'est arrivé de me faire dire que je n'étais pas facile à comprendre. J'ai expliqué que c'était à cause des coupures pour ne pas dépasser les 20 minutes de la communication. Je suppose que chacun à sa manière de couper. Moi j'allège normalement les phrases, au risque de les rendre lapidaires, plutôt que d'enlever de la substance.
Finalement, le problème ne se pose plus. Mais il est assez surprenant que des textes de sémantique de ma main ont paru jusqu'en 92. Je n'avais plus ni affiliation ni même envie de les relire.
Cela a changé. J'ai sans doute tort de m'acharner, de retourner aux plaies pour les débrider. Ai-je vraiment tant de plaisir à m'entendre gémir, à me faire venir les larmes aux yeux?
Une psychanalyste française de passage à Montréal, après avoir bavardé avec moi quelques temps, s'est écriée en direction du dernier copain d'alors (qui s'est éloigné très vite par la suite): quel gâchis, tout de même!, avec une moue de commisération.
Oui. Mais à ma défense, je ferais remarquer que ce n'est pas moi qui « gâche ». Personne ne m'a jeté de bouée de sauvetage, de filin. Je me suis toujours trouvé en face de censeurs aux yeux desquels il étais impossible que je trouve grâce.
Je me souviens d'un coup de fil, en 86, c'était encore l'hiver. Un prof anglais du département de sociologie avec qui je m'étais lié parce qu'il avait eu recours à moi pour recorriger des "term papers" en français, l'enseignante ayant décampé. Il avait entendu dire que j'avais étudié à l'École de Hautes Études en sciences sociales, et se demandait si je connaissais assez la matière... Il tombait bien, puisque je m'étais attaché à étudier l'idéologie (en fasant de la sémiolinguistique). Ravi, lui-même étant un spécialiste connu du marxisme. Il sortait d'une réunion du personnel enseignant (faculty) où mon cas avait été présenté par les membres du département de français. What have you done to them? me suppliait-il de lui expliquer.
Rien. Il a suffi que je sois. Il a suffi que je croie pouvoir parler librement, comme à des égaux. Zéro. Une collègue prétendait même que je l'avais menacée. Eh!
Je comprends qu'ils se soient sentis menacés mes collègues frileux (il avait fait moins 50 cet hiver-là), à moi seul j'avais produit, en 84-85, plus que tout le département réuni.
Suffit. On va croire que je suis mégalomane. Non. Mais je suis devenue parano. J'aurais dû sentir le vent tourner. Un collègue n'était-il pas venu me demander comment je m'y prenais pour faire autant de communications... J'étais embarrassé d'avoir à lui répondre que j'appartenais à plusieurs associations et que je soumettais un projet pour chacune des réunions annuelles, en anglais comme en français. Bon j'avais un taux d'acceptation proche de 100 %, mais il n'y a avait là que du travail, pas de truc.
J'enseignais le français là comme je l'avais fait à Berlitz à vingt ans, car c'était du pareil au même (des mickey mouse courses, me disaient mes élèves), mais autrement, que faisait-il, lui, quand il n'était pas en salle de cours?
La plaie s'est rouverte, on le constate, et elle suppure. Demain je parlerai de l'intérêt, si je réussis à en trouver assez pour le faire. Soignez-vous mieux que je ne m'y prends. Schnauzer.